AMENER LES JEUNES Ë PARTICIPER ACTIVEMENT Ë ƒDIFIER LA SOCIƒTƒ DE DEMAIN

RŽponse ˆ la chronique du Devoir : Bannir les ordinateurs en classe

 

 

Par Thierry KARSENTI

Professeur titulaire, UniversitŽ de MontrŽal

Chaire de recherche du Canada sur les technologies en Žducation

Se demander si les ordinateurs ont encore leur place ˆ lĠŽcole, cĠest un peu reprendre le dŽbat des Žrudits qui sĠopposaient ˆ lĠimprimerie de Gutenberg. Pour faire valoir son point, lĠauteur fait ressortir deux Žtudes, dont lĠune a ŽtŽ publiŽe en 2003 avec des donnŽes recueillies avant mme que Google ne soit nŽ. CĠŽtait une tout autre Žpoque. 

Tous ces dŽbats sur la prŽsence (ou non) de lĠordinateur en classe ne participeront aucunement ˆ la rŽussite scolaire des Žlves.  Et au lieu de rŽaliser que le QuŽbec affiche lĠun des plus hauts taux de dŽcrochage scolaire au CanadaÉ et de chercher plut™t dans quelle mesure les technologies – dont lĠordinateur – pourraient justement aider un plus grand nombre de jeunes ˆ rŽussir leur parcours scolaire, on se retrouve devant un dŽbat qui chercherait ˆ faire reculer lĠŽcole quŽbŽcoise.  Pourquoi ?  Pour que nos jeunes soient les seuls ˆ ne pas savoir que lĠordinateur permet aussi dĠapprendre, de chercher de lĠinformation, de crŽer, dĠŽcrire, de lire, etc. ?  Pour les garder – un peu ˆ la manire de lĠInquisition – dans lĠignorance, comme si les technologies Žtaient uniquement synonymes de jeu, de distraction ou de socialisation. Interdire lĠordinateur ˆ lĠŽcole, ce serait crŽer une nouvelle forme de fracture numŽrique dans notre sociŽtŽ.

LĠordinateur nĠest certes pas une panacŽe en Žducation et il est Žvidemment important que tous les enseignants soient conscients ˆ la fois des avantages et des dŽfis que reprŽsente son usage en contexte scolaire, notamment au niveau de la gestion de classe.  Il faut aussi retenir que lĠintŽgration des technologies en salle de classe nĠest pas toujours une science exacte et quĠil est toujours nŽcessaire de faire preuve de jugement et de trouver un juste Žquilibre dans toutes les options qui sont proposŽes. Cependant, il convient dĠadopter une position beaucoup plus nuancŽe voulant que les enseignants, les parents, voire les apprenants ne soient ni technophiles ni technophobes face ˆ lĠordinateur ˆ lĠŽcole : notre sociŽtŽ de lĠinformation exige plut™t que lĠon utilise ces technologies de faon rŽflŽchie.  Autrement dit, ce nĠest pas lĠordinateur qui favorisera la motivation ou la rŽussite des jeunes, mais bien les usages qui en seront faits, tant par les enseignants que par les Žlves.

Saviez-vous par exemple que le taux de dŽcrochage scolaire ˆ la Commission scolaire Eastern Townships Žtait de 42% il y a un peu plus de 10 ans ?  CĠest alors que les dirigeants ont dŽcidŽ dĠinnover en achetant des ordinateurs portables pour la plupart des Žlves.  RŽsultat : le taux de dŽcrochage a chutŽ ˆ moins de 20%.  CĠest une des seules commissions scolaires en AmŽrique ˆ avoir diminuŽ de moitiŽ son taux de dŽcrochage. ƒvidemment, la seule prŽsence de lĠordinateur nĠa pas suffit : il a fallu former les enseignants, Žduquer les Žlves, leur montrer que lĠordinateur est un outil qui permet aussi dĠapprendre, et non uniquement de jouer (voir http://etsb.crifpe.ca pour le rapport de recherche).

Je suis donc entirement dĠaccord avec Robert Breton qui a Žcrit un premier commentaire : ÇIl faut simplement Žduquer, bien gŽrer et ne pas croire que c'est magiqueÈ. Les propos de cet enseignant dĠexpŽrience (32 ans) refltent largement ceux de nombreuses Žtudes que nous avons rŽalisŽes (voir http://karsenti.ca pour en lire certaines). Les usages rŽflŽchis de lĠordinateur ˆ lĠŽcole peuvent non seulement participer ˆ la rŽussite Žducative des jeunes ; ils contribuent aussi ˆ mieux les prŽparer ˆ vivre dans le monde de demain, dans notre sociŽtŽ de lĠinformation et de la communication.

Comme nous vivons une Žpoque de mutations rapides o tout change – notre faon de vivre, de travailler et irrŽvocablement d'apprendre –, on ne devrait aucunement recommander ˆ lĠŽcole o sont formŽs les citoyens de demain de regarder passer ces mŽtamorphoses sociŽtales, en attendant la prochaine vague. Au contraire, nous devons amener nos jeunes ˆ devenir des cybercitoyens avertis en mesure dĠtre les artisans de leur destinŽe. Il est, selon moi, de notre devoir dĠamener les jeunes que nous formons ˆ participer activement ˆ Ždifier la sociŽtŽ de demain o les technologies seront plus que jamais omniprŽsentes.